L’art de la contemplation, entre (r)éveil et résilience

Comme le souligne un article du Monde daté du 6 décembre dernier (1), « Parents et experts s’interrogent sur l’impact du port du masque obligatoire pour les tout-petits. ».

Le masque nuirait-il au bon développement de l’enfant ? Comme le souligne la pédiatre Catherine Gueguen (2), «  Dès la naissance, l’enfant est un livre ouvert. Il révèle ce qu’il ressent par son regard, ses sourires, ses pleurs, par tout son corps. Dès la naissance, l’enfant a besoin d’être rassuré, apaisé, câliné par sa mère, par son père ou tout autre adulte affectueux, pour se sentir en sécurité et désirer une seule chose : explorer le monde. Comment le faire avec des professionnels de la petite enfance masqués, dans les crèches notamment ? L’enfant s’adapte bien sûr, mais à quel prix ? »


À cette heure, nous ne savons encore quand les musées et autres institutions culturelles vont ré-ouvrir. Mais il est toujours possible d’inviter l’enfant à à éveiller et tisser ce lien à lui-même et aux autres intimement, hors les murs des institutions culturelles. Voici quelques idées et réflexions en cette période de vacances scolaires pour développer le lien aux émotions et à l’imaginaire à travers l’Art.

Scène d'intérieur, huile sur toile, Gabriel Durand, vers 1860, Musée du vieux Toulouse
Scène d’intérieur, huile sur toile, Gabriel Durand, vers 1860, Musée du vieux Toulouse

L’ Art, une invitation à la méditation


Méditer, c’est être présent au monde, à l’autre et à soi. Contempler une oeuvre d’art invite à être dans le présent, à être à l’écoute de son ressenti et de ses émotions.
L’Art peut être ainsi considéré comme une invitation à l’échange, un outil d’éveil, d’apprentissage, un soutien.

 L’ Art comme vecteur d’émotions

Aider l’enfant à décrypter, reconnaître ses émotions est capital. Comme le dit Catherine Gueguen (2), « pour aller bien et pour avoir des relations satisfaisantes, nous devons être connectés à nos émotions agréables (…) et désagréables. Nous devons pouvoir les identifier, comprendre ce qui les a déclenchées, les exprimer sans culpabilité. Pour savoir y faire sans qu’elles ne nous submergent et deviennent nocives pour les autres. »
L’ Art peut constituer un travail de connaissance et de conscience de soi pour apaiser, apporter de la sérénité, faire du bien tout simplement.
En cette période où le masque cache les expressions du visage, observer une œuvre d’art dans son ensemble et en détails peut réveiller des émotions, avoir un effet miroir et être le point de départ d’une histoire.  Qu’il s’agisse de l’observation via un support papier ou numérique. La nouvelle application Arture (3) permet d’observer de près une œuvre sous toutes ses coutures à défaut de pouvoir se rendre actuellement dans les musées pour de vrai avec chaque lundi, mercredi et vendredi, une nouvelle exposition en ligne. D’autres musées invitent à l’expérience muséale en ligne. Google Art propose à ce titre des expériences interactives exceptionnelles.

 La puissance du lien nourricier


Compenser le manque visuel par l’expressivité lors de la voix la lecture d’une histoire peut aider à rétablir le lien de la compréhension chez le tout-petit. Tout comme avec les plus grands, de regarder ensemble une œuvre d’art et d’évoquer ensemble ce qu’elle nous inspire. Un exercice de style qui peut être fait entre (grand)-parent et enfant et se transformer en joli moment de connivence et d’émotions partagées. Ce moment s’inscrira dans la durée, laissant une trace indélébile chez l’enfant devenu adulte.
Dans son rapport « L’éveil culturel et artistique dans le lien parents-enfants » (4), la psychiatre et psychologue Sophie Marinopoulos fondatrice de l’association Les pâtes au beurre, souligne l’importance de l’éveil à la culture chez le tout-petit, en particulier dans les premières années de sa vie et ce dès la naissance. Sous le terme « Santé culturelle », elle souhaite réhabiliter une culture universelle, une culture dite sans frontières que porte l’éveil humanisant de nos tout-petits. « Culture naissant de l’appétence du petit humain, qui a un désir infini de communiquer, de s’ouvrir au monde, aux langues, à l’autre. Culture de l’altérité et de l’accueil de la différence, la Santé culturelle ouvre sur la connaissance de soi et la reconnaissance des autres. » (5)
Dans la période troublée, délicate et inédite que nous traversons, qui met à mal notre équilibre intérieur, il est vital de préserver « cette santé culturelle qui permet de poser l’éveil de l’enfant comme une condition de son équilibre. » (6) L’éveil culturel et artistique de l’enfant dans le lien parents enfants « s’adresse à l’enfant en appétence de liens. Il se situe dans la relation et l’expérience et non dans la consommation. Ainsi, il apporte la nourriture sensorielle, émotionnelle, langagière, relationnelle, indispensable à la construction des ressources internes du tout-petit. » (7) Comme les mots de Sophie Marinopoulos résonnent si justement en cette période actuelle.

 Du lien à l’empathie


 L’ Art permet aussi d’éveiller l’enfant à l’empathie : par l’échange des émotions, l’observation et la compréhension de ce que peut ressentir l’autre.
« Éprouver à l’intérieur de soi quelque chose que l’autre éprouve est le chemin vers l’empathie, l’origine d’une capacité à être en relation d’équilibre avec un autre que soi.» « Ce n’est pas la sympathie qui est la consolation. L’empathie est du côté d’une connaissance, connaissance de l’autre et de pouvoir éprouver cette sorte de résonance émotionnelle interne. » (8)

À partir d’images d’enfants du monde entier, il peut être passionnant et amusant pour un enfant d’imaginer l’histoire de l’enfant derrière l’image. Que vit-il, où habite-il …?
Une oeuvre peut être une invitation à voyager dans le temps… À l’échelle du temps…
À travers une peinture d’un siècle passé, d’une sculpture, on peut revisiter le passé, essayer d’imaginer quel était le quotidien d’un enfant. pourquoi pas, inviter l’enfant à dessiner le hors-champ, ce qui se cache derrière et autour de l’oeuvre.Imaginer par exemple la vie de cette petite-fille à la fenêtre de Rembrandt.

Rembrandt l'enfant à la fenetre 1645
Fille à la fenêtre, 1645, Rembrandt (londres Dulwiche Picture Gallery)

Une oeuvre peut être aussi une invitation au voyage à l’échelle de l’espace… 
Une autre expérience qui peut être amusante et captivante pour un enfant dès l’âge de 7 ans : regarder des portraits d’enfant d’ailleurs, par exemple à travers les oeuvres de la peintre sud africaine Irma Stern.

Portrait of a Cape Malay girl, 1936, Gouache on paper laid on board, 64 x 51 cm et Girl with Jug, 1961, Oil on canvas, 72 x 53cm, Irma Stern

Pourquoi la petite-fille tient-elle une jarre ? La deuxième paraît pensive, à quoi pourrait-elle être en train de penser ?

Que ressens-tu en regardant son regard ? Te semble t’elle triste ? À quoi pense t’elle ? Telles pourraient être les questions abordées.

Aborder le ressenti à travers l’autre peut permettre à l’enfant d’exprimer son propre ressenti, ses préoccupations, ses inquiétudes, étant plus facile pour lui de parler de ses émotions intimes à travers l’autre plutôt qu’à la première personne.

L’histoire de l’Art constitue une mine d’or, de multiples pépites que l’on peut explorer aussi pour prendre soin de soi.

Bonnes vacances inspirées à tout.e.s et prenez soin de vous.

Par Emilie Pruvost, le 24 décembre 2020.

Sources :
1 « Les enfants de 0 à 3 ans sont entourés d’adultes masqués dans les crèches : y a t’il des risques pour leur développement ? », par Anne Guillard, 6/12/20, lemonde.fr

2 Entretien avec Catherine Gueguen, magazine d’Apprentis d’Auteuil, À l’écoute, décembre 2020-janvier 2021, p.23
3 Application disponible sur App Store, 2 abonnements possibles à partir de 0,99 euros/mois
4 Rapport réalisé pour le Ministère de la Culture, juin 2019
5 « Synthèse », p.5, « L’éveil culturel et artistique dans le lien parents enfants »
6 « Charte de la santé culturelle », article premier, p.11, « L’éveil culturel et artistique dans le lien parents enfants »
 7 « Arguments en faveur de l’ECA-LEP », p.12, « L’éveil culturel et artistique dans le lien parents enfants », juin 2019
 8 « Une stratégie nationale pour la Santé culturelle » p.51-52, Hubert Montagner, « Les dérives du professeur Alain Bentolila dans son rapport au Ministre de l’Education Nationale », Journal du droit des jeunes, 2008/3 (n°273), p.17-25