Résilience

FRIDA KAHLO : L’ÉVASION PAR LA PEINTURE

Frida Kahlo - dessin © Émilie Pruvost d'après une photographie © Getty
Frida Kahlo – dessin © Émilie Pruvost d’après une photographie © Getty

La peinture de Frida Kahlo (1907-1954) est le miroir intime et émotionnel de l’artiste. À ce titre, il constitue sa biographie en mots et en images.

Déterminée par les traumas, ponctuée de symboles, sa peinture se voit, se lit et témoigne d’une pulsion de vie. Tout y est (je)u de regards : le sien à travers le miroir, témoin de son état, ceux que les autres portent sur elle. Ses oeuvres sans faux-semblants racontent sa propre histoire, à travers la mise en scène violente des souffrances corporelles endurées qui apparaissent sous les traits de pinceaux qu’elle manie tels des scalpels.

Frida s’est reconstruite grâce à la peinture qui a constitué pour elle un cadre cautérisant et contenant.

Le processus créatif chez l’artiste a agi comme un fil…
Un fil de suture pour contenir une plaie à jamais béante, rouge comme le sang, la vie.
Un fil tenseur pour reconstruire.
Un fil textile pour orner et séduire.
Un fil de mèche (comme ceux des lampes à huile), pour éclairer sa vie, et la révéler à la lumière.

Je vous invite à dérouler ensemble le fil rouge de son œuvre métaphorique entre ombres et lumières, « ex-votos » et « vanités » (1).

AU-DELÀ DU MIROIR

La vie de Frida Kahlo a été jalonnée de blessures psychiques, physiques et psychologiques. À l’âge de 6 ans, elle contracte la poliomyélite et reste alitée pendant neuf mois. L’acmé surviendra en 1925 avec l’accident de bus dont elle est victime.

La peinture deviendra une stratégie de survie, un exutoire et un échappatoire lui permettant d’échapper à l’emprisonnement de son corps. Elle s’y jettera à corps perdu, dès le moment où elle découvre ce chevalet que ses parents lui ont fait créer sur mesure. Ce chevalet, elle peut l’utiliser en position allongée, sur son lit de malade, le corps empêché dans des corsets de plâtre et d’acier.

Frida peignant "Portrait of Frida's family" (de la collection et des archives de la Fundacion Telesiva
Frida peignant « Portrait of Frida’s family » (collection et archives de la Fundación Telesiva), on datée

Ainsi écrira-t’elle dans son journal intime (2):
« Ma vie bascule… Jaune du soleil, blanc de l’acier, noir de la douleur, rouge du sang. Les quatre couleurs des points cardinaux des anciens Mayas sont là, présentes pour célébrer la mort de Frida l’Insouciante. » « De longs mois d’agonie et au bout une renaissance… Je suis clouée dans mon lit, incapable de me tenir debout, crucifiée par la douleur et la détresse. Ma mère qui fut peintre, installe au-dessus de ma couche un large miroir et je deviens ainsi mon propre modèle. Ce que mes jambes me refusent, mes mains vont me le donner : l’évasion. Je traverse le miroir, je m’éloigne de ce lit prison et je me mets à peindre, peindre, peindre… Frida l’Artiste est née. »

Frida Kahlo qui rêvait de devenir médecin sera obligée de renoncer au métier dont elle rêvait. Au lieu de prodiguer des soins, c’est à son corps meurtri soumis aux carcans des corsets orthopédiques, aux multiples opérations chirurgicales et aux douleurs permanentes – qu’elle en prodiguera toute sa vie durant, par la pratique artistique. Une manière de reconstruire l’image du corps indirectement.

EXPLORER LE PASSÉ ET SE RÉINVENTER

L ‘évocation du double prend racine dès l’enfance. Frida s’échappe dans un monde de fantaisies et de rêves dès l’âge de 6 ans suite à sa poliomélite et les marques visibles et handicapantes laissées – la jambe et le pied droit atrophiés -, et rejoint une amie imaginaire « qu’elle invente parée de qualités et de grâce kinesthésique qu’elle ne possède pas. Le double permet de compenser le handicap en s’inventant autre. » (3)
Le double va être le fil conducteur dans ses peintures et lui permettre de reconstruire son image, de passer de la victimisation à l’action. « L’autoportrait est lieu de pause (en tant que repli narcissique, nécessaire) et de pose (avec tout le cortège de séduction et de jeu ostentatoires). » (4)

L’artiste se mettra en scène à travers de multiples autoportraits. Ces derniers sont les porte-parole de ses souffrances et les transcendent.

Le double lui permettra d’explorer ses racines, rétablir l’unité en tissant harmonieusement cette singularité qui lui est propre, partagée entre le patrimoine germanique paternel et les racines mexicaines maternelles.

UNE DUALITÉ OMNIPRÉSENTE

La dualité est omniprésente dans la peinture de l’artiste. Non seulement par les techniques qui renvoient aux influences européennes mais aussi les symboles qui rappellent l’imagerie traditionnelle mexicaine ainsi que la représentation de la mort et de la vie.

Son tableau « Arbre de l’espérance, sois tenace » (5), divisé en deux parties, évoque le soleil et la lune et renvoie à ses doutes, à son énergie créatrice, l’énergie de vie.
« Le soleil et la lune symbolisent la dualité de son être.(…) Le corps mutilé est attribué au soleil, nourri par des offrandes de sang humain, selon la tradition aztèque. La Frida fortifiée et pleine d’espoir correspond à la lune, symbole de la féminité. Elle puise dans la mythologie mexicaine ce principe, qui a son parallèle dans le yin et le yang de la philosophie chinoise. Jour et nuit, soleil et lune, spiritualité lumineuse et matière ténébreuse s’interpénètrent. Ce dualisme se fonde sur l’idée aztèque d’une lutte sans fin qui garantit l’ordre du monde, entre le dieu blanc Huitzilopochtli (dieu du Soleil, incarnation du jour, de l’été, du sud et du feu) et son ennemi le dieu noir Tezcatlipoca (dieu du Soleil couché, incarnation de la nuit et du firmament, de l’hiver, du nord et de l’eau). » (6).

Arbol mantiente ferme Frida Kahlo
 » Arbre de l’espérance, sois tenace », Frida Kahlo, 1946, collection privée

Dans un autre tableau « Portrait de Luther Burbank » (7), Frida Kahlo représente le célèbre phytogénéticien, mi-homme mi-arbre et y a ajouté un squelette dans lequel reposent et puisent ses racines. L’artiste traite à travers ce tableau, de son thème préféré : la formation d’une nouvelle vie par la mort, conçue comme processus, chemin, rite ou passage ; une croyance en un immuable enchaînement cyclique par lequel la naissance est le berceau de la mort, la mort celui de la vie.
Conception que l’on retrouve dans les coutumes et croyances populaires mexicaines du 2 novembre, jour des Morts. Contrairement à sa variante européenne endeuillée, c’est au Mexique, un jour de fête, que l’on célèbre en pique-niquant dans les cimetières, en offrant et en mangeant des têtes de mort en sucre.

Luther Burbank Dolores Olmedo Patiño Museum Mexico City, Mexico
« Luther Burbank « , Frida Kahlo, 1931, Musée Dolores Olmedo Patiño,Mexico City, Mexico

La peinture « Les deux Frida » (8), certainement son oeuvre la plus connue, révèle aussi la dualité de sa personnalité. Assises côte à côte, les deux femmes se tiennent par la main, leurs deux cœurs apparents unis par une même artère. « La Frida mexicaine, aimée de Diego, tient à la main une amulette avec l’effigie de son mari, tandis que l’autre Frida, rejetée, qui porte une robe plutôt européenne, menace de perdre tout son sang jusqu’à la mort. » (9)

Les 2 Fridas frida kahlo
« Les 2 Frida », Frida Kahlo, 1939, Musée d’Art Moderne de Mexico City, Mexico

L’ABSENCE À LA SOURCE DE LA CRÉATION

À celles et ceux qui voulaient classer sa peinture dans le surréalisme, Frida Kahlo répondait : « Je n’ai jamais peint de rêves. J’ai peint ma propre réalité. »

Le photographe Léo Matiz (1917-1998) a su révéler comme personne le silence qui l’inspirait, qui nourrissait ses pensées et son monde intérieur comme le suggèrent plusieurs de ses portraits (10), le regard tour à tour, dans le vague, perdu ou concentré comme intériorisé. Ce regard qu’elle s’appliquera à sonder par la peinture.

frida pensive leo matiz - 1943
Portrait de Frida Kahlo par Leo Matiz, 1943, Fondation Leo Matiz

Sa peinture révèle de fait la réalité telle que Frida la voyait, la ressentait mais aussi la réalité vue à travers le regard des autres. Son oeuvre est kaléidoscopique : on peut y lire par les regards, les traces et les déformations laissées par un abandon subi et répété.
Peut-être, le premier traumatisme est la perte du regard de la mère qui se répètera dans sa vie. Confiée à une nourrice à quelques mois car sa mère ne peut plus s’occuper d’elle, sa mère sera trop en état de choc pour venir la voir à l’hôpital après l’accident de bus des années plus tard, son père quant à lui, tombera malade et ne pourra la voir qu’au bout de trois semaines. Par la suite, à chaque situation d’abandon, se déclenchera une dépression avec des retentissements psychiques et physiques sur son état. Comme si l’émotion en elle liée au regard manquant était réactivée sans cesse par les retournements de sa vie.

Ce kaléidoscope de regards croisés, c’est aussi celui du spectateur sur son œuvre et les multiples symboles qui égrainent sa peinture et proposent plusieurs grilles de lecture, une mise en abime de son œuvre.

Observez les regards dans ses peintures : le sien déterminé dans ses autoportraits, celui froid de sa nounou dans « Ma nourrice et moi » (11).

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« Ma nourrice et moi », Frida Kahlo, 1937, Museo Dolores Olmedo, Mexico City, Mexico

Dans cette peinture, l’artiste revisite son ressenti et sa relation distante avec sa nourrice indienne bébé, pendant la dépression maternelle. Le masque pré-colombien suggère une distance avec l’artiste tenue dans les bras comme prête à un sacrifice humain à venir. Faut-il y lire un cœur de pierre chez la nounou ?

Le renvoi aux masques funéraires invite la mort dans cette œuvre. La mort d’une relation par l’absence de regard ?

LA PEUR DU VIDE

« Autoportrait au collier d’épines et colibri » (12)  donne une autre lecture psychologique de l’état émotionnel de l’artiste. Divorcée de Diego Rivera (pas encore remariée avec lui), elle choisit de se représenter avec un colibri mort autour du cou. Ce symbole dans la tradition mexicaine, est un porte-bonheur qui évoque l’espoir. Le petit singe qui joue à tirer sur son collier d’épines renvoie à celui que lui a offert Diego Rivera, le chat noir, à la dépression et aux malheurs de sa vie. Une autre grille de lecture apparaît à travers plusieurs symboles chrétiens – la feuille jaune qui renvoie à l’aura des figures saintes, la libellule à la résurrection- et à l’image du Christ trahi.

En renvoyant aux vanités – un genre pictural, une représentation allégorique de la mort et du passage du temps appliqué aux natures mortes, évoquant différents éléments symbolisant la vie, la nature, l’activité et la mort – ; cet autoportrait révèle les préoccupations profondes de l’artiste.

frida kahlo collier d'épines
« Autoportrait au collier d’épines et colibri », Frida Kahlo, 1940, Musée des Beaux-Arts de Boston

Tout comme la peinture « Diego et moi » (13) aux allures d’ex-voto offerte pour les 58 ans de l’amour de sa vie. Les coquillages qui ornent en profusion le cadre à la manière d’un cadre baroque voire rococo, renvoient symboliquement à l’amour et l’union (les coquilles St Jacques et la conque par exemple) et plus largement à la peur du vide, d’être délaissée par Diego à nouveau.

Diego and I par Frida Kahlo (collection du musée Dolores Olmedo)
« Diego et moi », Frida Kahlo, 1944, collection du musée Dolores Olmedo, Mexico City, Mexico

Cette œuvre réalisée en 1944 après son remariage avec l’artiste, montre un visage coupé en deux, une moitié représente les traits de Diego, l’autre, ceux de Frida. Le soleil et la lune renvoient au masculin et au féminin.

Son atelier (14) inspire aussi la peur du manque et de la mort. La juxtaposition de poteries, de sculptures et la collection de plus de 400 ex-votos que l’artiste accumule, la rassurent peut-être de leur présence.

atelier Frida Kahlo 1950
L’atelier de Frida Kahlo, photographie de Guillermo Zamora, collection Blaisten, 1950
Collection d'ex votos 1950
La collection d’ex-votos de Frida Kahlo, photographie de Guillermo Zamora, collection Blaisten, 1950

UN ART THÉRAPEUTIQUE

L’œuvre de l’artiste est une mise en forme et en couleurs de son paysage intérieur, de son intimité tissée d’affects et d’émotions. Frida Kahlo ne cesse d’en tirer le fil rouge, fil organique de sang qu’elle n’hésite pas à couper dans « Les deux Frida » (7).
L’oeuvre « Henri Ford hospital » (15) est la première œuvre de l’artiste à reprendre le style, la thématique et l’échelle des ex-votos. Cette peinture à l’huile sur métal renvoie au matériau des ex-votos mexicains faits de métal embossé. Le métal qui fait tant partie de sa vie à travers les corsets.
Les frontières entre l’intime et la peinture s’y effacent. Frida Kahlo y exorcise sa peine, liée à de sa stérilité suite à l’avortement thérapeutique enduré. Les symboles – fœtus, moulage et os du pelvis… – font allusion aux fractures de l’âme, à l’enfant perdu. L’absence de perspective et de proportions réalistes – les causes sont représentées par des symboles géants et viennent reléguer le petit corps nu à l’arrière-plan comme réduit à une ombre de lui-même. Cet effet amplifie la mise sous tension et permet de comprendre que cette stérilité se muera par la suite en obsession.

Henry Ford Hospital frida kahlo (collection musée Dolores Olmedo)
« Henry Ford Hospital », Frida Kahlo, 1932 ,collection musée Dolores Olmedo, Mexico City, Mexico

« Je crois que c’était la manière dont elle était capable de traduire sa douleur et de la soulager par la thérapie. J’emploie définitivement le mot art comme thérapie, surtout compte tenu de l’époque dans laquelle nous vivons. Lorsque je crée un article sur le fait d’être sans papiers ou queer après avoir vu les nouvelles, je mets simlement cette colère et cette douleur dans mon travail et je me laisse aller. C’est tellement thérapeutique. » (16)

« Peindre pour écrire et réécrire inlassablement l’histoire de sa vie. Faire de sa vie et de sa souffrance une œuvre d’art. Comme au sortir d’une crise psychotique, peut-on dire que les pinceaux de Frida K. se sont occupés, point par point, à recoudre quelque chose qui ne tenait plus. Et qu’ils lui ont peut-être évité la psychose… » (17)

Les mots de Frida éclairent la facette réparatrice de son travail : « C’est la peinture qui a complété ma vie. J’ai raté trois grossesses et bien d’autres choses qui auraient pu remplir ma vie exécrable. La peinture a alors pris toute la place. Je crois que travailler, c’est ce qu’il y a de mieux à faire. » (18)

Le journal intime de l’artiste écrit entre 1944 et 1954, est le miroir de sa vie intime.
Les passions, les motivations, les désirs et déceptions qui ont jalonné sa vie s’y trouvent exprimés en mots et en images.

L’écriture permet le lien à elle-même, agit aussi comme révélateur de son paysage émotionnel intérieur. Elle est aussi un ancrage et un moyen d’expression par lequel elle approfondit sa démarche artistique. Elle attribue par exemple une signification personnelle aux couleurs. Le bleu qui évoque pour elle « électricité et pureté. », le jaune, la « folie, la maladie mais aussi le soleil et la joie. »

Montage journal intime 1944-54 - museo dolores olmedo
Extrait du journal intime de Frida Kahlo, 1944-54 – Museo Dolores Olmedo, Mexico City, Mexico

Même si elle ne se voyait pas comme une surréaliste (alors qu’André Breton la classait alors en ses rangs), Frida Kahlo usera parfois de l’automatisme avec pour objectif de libérer l’inconscient par l’expression. « Son œuvre, toute intérieure, exorcise son mal, sublime la plaie béante au centre de son corps. » (19)
« Ma peinture porte en elle le message de la douleur […]. La peinture a complété ma vie. J’ai perdu trois enfants […]. Les peintures se sont substituées à tout ça. »
(20) « Frida Kahlo est l’une des premières artistes à peindre la grossesse sous son angle pathologique ; elle exprime la douleur de la perte, du deuil, notamment d’un enfant à venir, et plus généralement des souffrances potentielles liées à la grossesse. Cette œuvre la constitue, la nourrit, la reconstruit… et la consume tout à la fois. » (21)

Dans la période qui suivit la réalisation de la peinture Henry Ford, il est frappant de constater que les arrière-fonds de ses autoportraits renvoient à la stérilité. Elle y projette aussi son obsession de la fertilité sur les fruits et les fleurs.
La peinture serait-elle une tentative de se consoler de ces multiples tentatives grossesses avortées ? Contenante, la peinture apparaît comme la métaphore d’une digue qui contient ses souffrances et lui donne des limites pour ne pas déborder. Le processus créatif est cathartique. À propos des écrivains, Boris Cyrulnik dira : « En écrivant, en raturant, en gribouillant des flèches dans tous les sens, l’écrivain raccommode son moi déchiré. Les mots écrits métamorphosent la souffrance ».(22)

La peinture a une dimension à la fois cautérisante et contenante. « La peinture favoriserait le refroidissement de sensations corporelles, la cautérisation des chairs et des cicatrices, offrant par là une enveloppe contenante. » (23) Cette enveloppe contenante, l’artiste cherchait aussi à la recréer sur son lit d’hôpital, en installant tissus drapés et marionnettes.

frida kahlo et marionnettes
Frida Kahlo jouant avec des marionnettes dans sa chambre d’hôpital (de la collection des archives de la Fundación Televisa), non datée

 

UN ART RÉSILIENT

La résilience passe par le récit de son histoire et la mise à distance. Frida revisitera son trauma dans un dessin (24) et dans une peinture qui représente un moment de la scène juste avant l’accident dans »Le bus » (25). Un détail révèle la prise de distance de l’artiste et sa lecture teintée d’humour noir et d’ironie. À l’arrière-plan, une devanture de magasin apparaît dénommé « La risa » (le rire). Un pied de nez du destin ?

Accident de frida kahlo, dessin de 1926
« Accident, 17 septembre », Frida Kahlo, 1926, collection privée
le bus frida kahlo
« Le bus », Frida Kahlo, 1929, musée Dolores Olmedo, Mexico City, Mexico

« L’artiste s’inscrit dans l’univers de la peinture du début du xxe siècle marqué par deux guerres, dans un moment de rupture et de création, où les bouleversements du monde artistique succèdent aux effets dévastateurs de l’après-guerre ; en particulier, le mythe des origines, la thématique du cycle de la vie et de la mort, la nudité des corps, la fécondité, la sexualité et la grossesse, sont dévoilés dans des allégories remarquablement esquissées, comme pour conjurer toute cette destructivité et confirmer contre vents et marées la supériorité de la vie. » (26)

Cet instinct de vie transparaît aussi à travers l’imagerie érotique de ses peintures mortes allégoriques : la chair d’un fruit ouvert dans « Nature morte avec perroquet et drapeau » (27) dans laquelle l’artiste utilise également de fruits, d’oiseaux et d’autres artefacts pour évoquer ses engagements politiques.

Frida Kahlo (1907-1954) Naturaleza muerta con perico y bandera (1951) Diaz Ordaz Collection - Mexico City
 » Nature morte avec perroquet et drapeau », Frida Kahlo, 1951, Collection Diaz Ordaz – Mexico City, Mexico

Même à la fin de sa vie, l’artiste choisira le camp de la vie suite à l’amputation qu’elle subira de sa jambe gangrenée comme elle l’explique dans son journal intime en 1954 : « Le réveil de la fête est amer. On doit amputer ma jambe gangrénée. Des pieds, pourquoi est-ce que j’en voudrais, si j’ai des ailes pour voler ?  »

journal intime 1953 frida kahlo
Journal intime, 1953, Frida Kahlo, Musée Dolores Olmedo, Mexico City, Mexico

Plus loin elle dira : « Je ne ressens pas de douleurs, j’éprouve souvent une grande fatigue… et, ce qui est bien naturel, souvent du désespoir. Un désespoir indescriptible. Pourtant, j’ai envie de vivre. » (28)
« Si la mort habite constamment ses mots et ses peintures, elle choisit la vie, malgré le travail usant qu’elle lui impose. » (29)

Ce cheminement vers la résilience se révèle encore par la force de son regard encore comme en témoigne la peinture à la « colonne brisée » (30).

La colonne cassée par Frida Kahlo (Musée Dolores Olmedo)
La colonne cassée, Frida Kahlo, 1946, Musée Dolores Olmedo

La résilience fait suite au temps de la « résistance à la désorganisation, lorsque le sujet met en œuvre des défenses afin de résister au trauma dans l’éventualité de se reconstruire a posteriori (31). »

…..

J’aimerais pour conclure mettre en lumière les propos d’Anne-Valérie Mazoyer, Maître de conférences et psychologue clinicienne que je partage et qui s’inspirent de l’expérience de l’artiste pour évoquer les bienfaits de l’art-thérapie post-traumatique.

« Nous souhaiterions, par l’exemple artistique de Frida Kahlo, interroger l’intérêt des médiations à visée de création chez les sujets ayant subi des traumas. Si le soulagement né de la verbalisation (étayage, réassurance) et de l’expression de cette expérience de non-sens qu’est le trauma s’avère essentiel à son intégration, l’art-thérapie facilite également la symbolisation après ce temps où le réel de la mort a envahi le sujet et bouleversé ses codes d’appartenance. La confrontation aux différents médiums créateurs permettrait au sujet de reprendre conscience de son corps (réinvestissement du corps désaffecté) alors qu’il en a été dépossédé, de rétablir des limites souvent effractées et de réintroduire du sens et du représentable lorsque l’événement traumatique ouvre à l’infigurable. Le cadre de ces ateliers fait fonction d’enveloppe contenante où le sujet peut faire l’expérience de la régression sans désorganisation et confère une représentation (graphique, picturale, kinesthésique) au vécu sensoriel et psychique. » (32)

SOURCES

1) Vanité : genre pictural, représentation allégorique de la mort et du passage du temps appliqué aux natures mortes, à travers différents éléments symbolisant la vie, la nature, l’activité et la mort.
(2) Journal intime de Frida Kahlo qu’elle écrivit entre 1944 et 1954
.
(3) Propos de Dosamantes Beaudry cités par Anne-Valérie Mazoyer dans son article « Enjeux du narcissisme et du double dans la clinique traumatique chez Frida Kahlo, Réflexions sur la prise en charge thérapeutique et créative du trauma », paru dans « Psychothérapies » 2014/3 (Vol. 34), p.15

(4) Anne-Valérie Mazoyer ,op. cit. p.12

(5) « Arbre de l’espérance, sois tenace », 1946, collection privée
(6) Charles Gardou, « Pascal, Frida Kahlo et les autres, ou quand la vulnérabilité devient force ».
(7) « Portrait de Luther Burbank », 1931, Musée Dolores Olmedo Patiño,Mexico City, Mexico
(8)  « Les deux Frida », 1937, Musée d’ARt Moderne, mexico City, Mexico.

(9) Charles Gardou « Pascal, Frida Kahlo et les autres, ou quand la vulnérabilité devient force ».
(10) Portrait de Leo Matiz, 1943
, Fondation Leo Matiz.
(11) « Ma nourrice et moi », 1937, Museo Dolores Olmedo, Mexico City, Mexico.
(12) « Autoportrait au collier d’épines et colibri », 1940, Musée des Beaux-Arts de Boston.
(13) « Diego et moi », 1944, Museo Dolores Olmedo, Mexico City, Mexico.
(14) Photographie de Guillermo Zamora, collection Blaisten, 1950, source : exposition « Faces of Frida » sur Google Arts & Culture.

(15) « Henry Ford Hospital », 1932, Museo Dolores Olmedo, Mexico City, Mexico.
(16) Paragraphe « Frida Kahlo’s Lasting Impact on LGBTQ Artists » : » Three artists explain the power and impact the artist has had on them » sur Google Arts & Culture

(17) « À propos de Frida kahlo, peinture et réél du corps », Chantal Hagué dans Analyse freudienne presse, 2009 (n°16)p.35 à 44

(18) « Frida Kahlo, 1910-1954. O diario de Frida Kahlo : um auto-retrato intimo (Le journal de Frida Kahlo : un autoportrait intime) », Rio de Janeiro, Éd. José Olympio. Cf. son Journal, Édition de 1995. Paris, Ed. du Chêne.

(19) Article de Charles Gardou, « De la douleur de vivre à la fièvre de peindre », paru dans Reliance n°5 (2018), p.118 à 131

(20) H. Herrera, « Frida. Une biographie de Frida Kahlo », Paris, Flammarion, 2013, p. 184

(21) H. Riazuelo-Deschamps, « Anthropologie et psychanalyse de la grossesse. Représentations maternelles au cours d’une première et d’une deuxième grossesse », sous la direction du professeur Dominique Cupa, thèse de doctorat en psychologie clinique, université de Paris X Nanterre, 2007, p. 32.
(22) Boris Cyrulnik, « La nuit j’écrirai des soleils », éditions Odile Jacob
(23) Propos d’Anzieu de 1985 cités par Anne-Valérie Mazoyer dans son article « Enjeux du narcissisme et du double dans la clinique traumatique chez Frida Kahlo, Réflexions sur la prise en charge thérapeutique et créative du trauma », paru dans Psychothérapies 2014/3 (Vol. 34)
(24) « Accident, 17 septembre », 1926, collection privée
(25) « Le bus », 1929, musée Dolores Olmedo, Mexico City, Mexico
(26) Article de Delphine Scotto di Vettimo dans Cliniques méditerranéennes 2015/2 (n° 92), page 6
(27) « Nature morte avec perroquet et drapeau », 1951, collection Diaz Ortaz, Mexico City, Mexico
(28)- R. Tibol, « Frida Kahlo, Cronica, Testimonios y Aproximaciones », Mexico, Ediciones de Cultura Popular, sa, 1997, p. 63.

(29) Charles Gardou, op. cit.
(30) « La colonne cassée », 1946, musée Dolores Olmedo

(31) – Anne-Valérie Mazoyer dans son article « Enjeux du narcissisme et du double dans la clinique traumatique chez Frida Kahlo, Réflexions sur la prise en charge thérapeutique et créative du trauma », paru dans Psychothérapies 2014/3 (Vol. 34), propos de Cyrulnik et Duval, 2006

(32) – Article « Enjeux du narcissisme et du double dans la clinique traumatique chez Frida Kahlo, réflexions sur la prise en charge thérapeutique et créative du trauma », par Anne-Valérie Mazoyer dans Psychothérapies 2014/3 (Vol. 34), pages 165 à 172, introduction
ACTUALITÉ
– Exposition virtuelle sur Google Arts & Culture « Faces of Frida », « les visages de Frida ».
-« Rien n’est noir », roman de Claire Berest, éditions Stock, 2019
Par Émilie Pruvost, 19 mai 2020

« TRANSFORMER SA CRAINTE EN CRÉATIVITÉ » (1)

Soin des sens Transformer sa crainte en créativité
« Transformer sa crainte en créativité » (1), dessin : © Emilie Pruvost

Ces propos du neuropsychiatre Boris Cyrulnik  permettent de rebondir sur les activités créatives que l’on peut faire avec des enfants à la maison en période de confinement.

« Le manque invite à la créativité, la perte invite à l’Art. » Tels sont ses mots parus dans son récent ouvrage « La nuit, j’écrirai des soleils« .(2)

Dans cet ouvrage, l’auteur y convie plusieurs écrivains pour lesquels écrire a métamorphosé la souffrance. « Il ne suffit pas d’écrire pour retrouver le bonheur » mais trouver les mots permet de « donner forme à la détresse pour mieux la voir, hors de soi. »

Boris Cyrulnik a été le premier à se pencher sur le concept de résilience en France. « Les recherches ont débuté dans les années 90 aux États-Unis sous l’influence de psychiatres américains spécialistes de la petite enfance, tels Emmy Warner ou John Bowlby. En France, Boris Cyrulnik a été le premier à s’y atteler. Dans son essai Un merveilleux malheur (Odile Jacob), il s’interrogeait sur les processus de réparation de soi inventés par les rescapés de l’horreur. Dans Les Vilains Petits Canards (Odile Jacob), il montre comment ces processus se mettent en place dès les premiers jours de la vie et permettent de se reconstruire après la blessure.  » (3)

L’auteur invite à tenir un journal intime pendant le confinement, incite à faire appel à la créativité, à dessiner… Pour prendre de la distance avec ce virus, une manière de ne pas se laisser happer par l’angoisse, de la transformer par la créativité. On peut en effet expliquer aux enfants que l’on ne peut maîtriser ce virus mais que l’on peut maîtriser l’angoisse.

Je ne pouvais que rebondir sur cette proposition.

— Quelques idées d’activités créatrices —

Voici quelques idées d’activités créatives (4) qui peuvent être réalisées en cette période de confinement. Ces activités peuvent constituer une aide et être contenantes afin de contenir les émotions pour éviter qu’elles ne débordent et laissent trop désemparé.

– Représenter le virus, de le personnifier (en lui ajoutant chapeau, grandes moustaches…), imaginer des histoires avec des super héros venus contrer ce virus. Varier les médiums artistiques et les adapter selon l’âge des enfants : le représenter par des taches à partir de 3 ans, des collages, de la peinture pour les plus grands ou encore de la 3D vers 10-11 ans…

– Un journal intime pour les adolescents qui mêlerait écriture, arts graphiques et arts plastiques. À personnaliser grâce à la couleur, la forme, les collages… Il s’agit d’un acte méditatif en soi. Dans ce journal peuvent être notées jour après jour, les sensations, les émotions, les doutes, espoirs et questionnements.

– Pour nos aînés dont les enfants peuvent ressentir de la souffrance d’être séparés, là aussi, le lien peut passer par des dessins, des collages….

– S’initier à l’écriture méditative d’haïkus -Proposer aux enfants de représenter une citation ou un court poème par un dessin. Pour les adolescents par exemple le poème d’Andrée Chedid « Éloge du vide ».

« Il faut Du vide

Pour attirer Le plein

Pour que s’explore Le songe

Pour que s’infiltre Le souffle

Pour que germe Le fruit

Il nous faut

Tous ces creux

Et de l’inassouvi. » (5)

Le titre  de l’ouvrage « Territoires du souffle » (porteur de sens en cette période marquée par le COVID 19), dont ce poème est extrait, peut être proposé comme base d’exploration, de représentation par un collage par exemple.

– Vous pouvez aussi tout simplement laisser votre enfant libre de dessiner sans consigne et sans modèle à recopier et faire de ce moment un rituel au quotidien. Le chercheur et pédagogue Arno Stern l’évoque très bien :

« Les écoles sont fermées, les musées sont fermés : les parents vont donner à leurs enfants des feuilles de papier et un stylo et être témoins de la régénération de la trace spontanée de leurs enfants. Pourvu qu’ils ne donnent pas des modèles, des contours à colorier, parce que sans ces prothèses, leur a-t-on inculqué, l’enfant ne saurait pas quoi dessiner. Le monde des enfants, celui qui correspond à leur personnalité, ne peut pas coïncider avec des modèles. Il ne peut se former que selon une impulsion préservée de toute prescription, de tout modèle. Il ne faut pas être étonné si l’enfant a d’abord un comportement d’élève habitué à exécuter une consigne. Mais, lorsqu’il se sera déshabitué de cette attitude, il aura un plaisir véritable à se découvrir et à prendre conscience de son génie inéprouvé.
Vos enfants vont découvrir leurs capacités créatrices grâce à votre présence stimulante. (…) Consacrez-vous à ce moment de connivence avec votre enfant – avec vos enfants. Donnez-leur l’indispensable : feuille de papier format A4 et un stylo à bille. Tenez-vous à côté de l’enfant, assistez à son jeu. Il n’a besoin d’aucun conseil. Ne suggérez rien. Votre présence est en soi le consentement, la connivence stimulante. Lorsque l’enfant a terminé sa mise en scène échangez sa feuille contre une autre. Créez et entretenez ce climat encourageant. Perdez l’habitude, si répandue ! – de demander des commentaires. Sachez que ce qui est exprimé par la trace est incompatible avec le langage verbal.
Ce que je vous suggère et que j’ai pratiqué avec mes enfants et que je pratique avec mes petits enfants, engendre beaucoup de plaisir. Si vous l’offrez comme un rituel à vos enfants, croyez-moi, cela répare bien des plaies. N’exposez pas ces traces, rangez-les dans un casier ou un tiroir. Refroidis après leur accomplissement, elles ne doivent plus avoir d’actualité. S’adonner à un jeu, ce n’est pas la même chose que de créer une œuvre, car un jeu ne produit rien, il est vécu dans son déroulement.
Ne vous privez pas de ce plaisir !
 » (6)

Pour chaque activité, afin d’ancrer le ressenti émotionnel, je suggère à la fin de terminer par un instant d’écriture. Il peut s’agir de quelques mots, de donner un titre pour un dessin (de l’écrire pour l’enfant qui ne peut écrire tout en lui permettant de s’exprimer), ou pour les plus grands, de résumer son ressenti par un haïku.

…..

Tout médium artistique propose des trésors de bienfaits : les pouvoirs de l’imaginaire, du rêve et de la guérison.

(1) Boris Cyrulnik était l’invité de l’émission la bande originale en formation confinée du 28 avril sur France Inter.
(2) « La nuit, j’écrirai des soleils », Boris Cyrulnik, Éditeur Odile Jacob
(3) Source : Psychologies.com
(4) Ces ateliers sont des ateliers créatifs, il ne s’agit pas d’art-thérapie au regard de l’absence de cadre et du thérapeute.
(5) « Éloge du vide », poème extrait de « Territoires du souffle » d’Andrée Chedid, publié chez Flammarion en 1999.
(6) Arno Stern (né en 1924) est un pédagogue et chercheur français, créateur du Closlieu, lieu d’expression créative et artistique. Ces propos sont tirés de la newsletter « Écologie de l’enfance », « Un message d’Arno Stern, en cette période de confinement », du 7 avril 2020.
Réécouter le podcast de l’émission la Bande Originale en formation confinée de 11h à 12h avec Boris Cyrulnik sur France Inter
Lire l’article « Résilience : comment ils s’en sortent » sur psychologies.com

 

LE FIL DE LOUISE BOURGEOIS

 

 

Soin des sens louise bourgeois  emilie pruvost
Louise Bourgeois devant sa sculpture Eye to Eye (1970)

La figure de Louise Bourgeois (1911- 2010) s’est imposée spontanément pour initier cette rubrique sur la résilience.

L’œuvre de Louise Bourgeois résonne intimement avec sa propre vie. Celle-ci est en effet le terreau fertile principal de ses productions. Aussi témoignent-elles de ses multiples facettes : l’enfant, l’adolescente, la femme, l’amie, l’amante, la mère…

Un fil rouge traverse l’oeuvre organique de l’artiste. Le fil de sa créativité compose minutieusement telle une araignée, une métaphore filée (1) des émotions.

A la manière d’un fil à tisser – celui de sa mère qui restaurait les toiles de tapisserie -, par le geste créatif, Louise Bourgeois revisite le passé, le (dé)construit- et le (re)crée à sa façon.

Dans une démarche thérapeutique de soin, tel un fil de suture, le geste créatif recoud aussi les plaies béantes d’un passé qu’il aide à cicatriser. Pour mieux les contenir ?

L’artiste a tissé sa toile d’influence à l’échelle du temps et de l’espace ; son œuvre intimiste a trouvé un écho dans l’univers artistique d’artistes contemporains qui creuseront son sillon, tels Sophie Calle ou Christian Boltanski.

Je vous invite à dérouler le fil de son œuvre au regard de quelques œuvres emblématiques.


L’ABRÉACTION AU COEUR DE SA DÉMARCHE ARTISTIQUE (2)

« Tout mon travail des 50 dernières années a trouvé son inspiration dans mon enfance. Mon enfance n’a jamais perdu de sa magie, de son mystère ou de sa dimension dramatique. » (3)

L’ensemble de femmes-maison (1945-1947), au delà de la revendication féministe (le poids de la maison sur le quotidien d’une femme au foyer) renvoie de fait aux souvenirs d’enfance de Louise Bourgeois. Engagé et autobiographique, ce pan de l’œuvre de l’artiste renvoie à une enfance en clair obscur : des joies mais aussi le traumatisme de la connaissance de la relation adultérine de son père avec sa gouvernante anglaise Sadie.

Série ensemble de femmes maison de Louise Bourgeois (1945-1947)

Dans sa démarche artistique, Louise Bourgeois ne va avoir de cesse de revisiter son passé, de le recréer par les gestes, les mots afin de se libérer des émotions et des affects.

« Il faut recréer ce passé pour être objectif, de façon à s’en débarrasser. » (4)

Le processus créatif donne à l’artiste plasticienne la possibilité de donner forme aux souvenirs, de les extérioriser, de les concrétiser, de les symboliser par une mise à distance afin de se libérer et de dépasser ses peurs. L’art devient, dans cette perspective, une catharsis.
« L’art est une garantie de santé mentale. » Partie supérieure de Precious liquids
Precious liquids Louise Bourgeois - Crédit photographique : © Philippe Migeat - Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP© The Easton Foundation / Adagp, Paris
Precious liquids Louise Bourgeois – Crédit photographique : © Philippe Migeat – Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP© The Easton Foundation / Adagp, Paris

Cette oeuvre datée de 1992 conçue comme une cellule renvoie encore aux pièces de la maison, à l’enfance et à la peur. Suspendu face au lit, un manteau d’homme recouvre une robe de fillette, un coussin brodé de ces mots « Merci Mercy » (5) apparaît. «  C’est un lieu où les émotions de l’enfance, comme au sein d’une psychanalyse, se rejouent et se dénouent. » (6)

Louise Bourgeois n’aura cesse de questionner le corps, son enveloppe et les vêtements qui le recouvrent. « Étant donné que les peurs du passé étaient liées à des peurs physiques, elles ressurgissent dans le corps. Pour moi la sculpture est le corps. Mon corps est la sculpture. » (7)

Louise Bourgeois Untitled sans titre 1996

L’artiste revisitera ainsi à partir des années 70, l’intimité et les différentes étapes de sa vie : la sexualité, la grossesse (8), la naissance, l’enfance et l’adolescence.

Le recueil de secrets par LOUISE BOURGEOIS - 2005
Recueil des secrets, de Loouyse Bourgeois, dite Boursier, sage-femme de la Reine Mère du Roi, lithographies de Louise Bourgeois, 2005, Salon Verlag, Editeur à Cologne

Autant d’étapes qui laissent des cicatrices physiques et psychologiques que l’on peut peut-être lire sur le corps tel que le dévoile la gravure en pointe sèche Sainte Sébastienne, dessin daté de 1992. (9)

Sainte Sébastienne par Louise Bourgeois - 1992
Sainte-Sébastienne – 1992

LA CRÉATIVITÉ COMME PROLONGEMENT ET EXPRESSION DE L’INCONSCIENT

La sculpture deviendra le terrain d’expression de prédilection du je(u) de l’artiste plasticienne qui lui permettra l’abréaction des affects tant recherchée dans sa démarche artistique.

La mémoire devient ainsi un matériau que l’artiste malaxe, malmène, étire, transforme, le processus créatif exerçant son pouvoir cathartique.

L’assemblage de formes est au service de son inconscient. Louise Bourgeois ne cherche pas comme les surréalistes à étonner mais à questionner l’inconscient et à faire revivre le passé.

C’est le mal du pays par exemple qui lui inspirera des sculptures aux allures totémiques qu’elle nommera plus tard ses « personnages ». Louise Bourgeois admettra plus tard avoir pris conscience de ce qui était alors inconscient pour elle à l’époque.

« It is not conscious motivation, this is unconscious motivation » dira-t’elle plus tard à leur propos. (10)

Les femmes-navettes de la sculpture Quarantania I (1947-1953) renvoient par exemple au décor de son enfance, en particulier les outils de travail maternels présents dans l’atelier de restauration de tapisseries d’Aubusson.

Soin des sens Quarantania I (1947-1953)

Ces figures totémiques révèlent à la fois la force et la fragilité de la verticalité.

Cette dualité transparaît d’ailleurs en filigrane dans l’œuvre de l’artiste.
Qu’il s’agisse des contrastes de lignes et de formes : dans sa série « Femme-maison », l’artiste juxtapose formes courbes et lignes droites, couleurs chaudes et froides.

Qu’il s’agisse aussi des contrastes entre textures et matériaux : dans ses figures totémiques, le bois peint en blanc prend la douceur du marbre, les bouts pointus et arrondis se juxtaposent.

Ou encore de l’opposition entre l’apparence des oeuvres et les titres choisis. Louise Bourgeois choisira le titre Fillette pour sa sculpture d’un sexe masculin (1968). (11) ou le mot  Maman pour sa sculpture géante arachnéenne (1999). Dans Fillette, le masculin et le féminin se juxtaposent, dans Maman, transparaît l’ombre maternelle à la fois castratrice et protectrice.

« L’araignée est une ode à ma mère. Elle était ma meilleure amie. Comme une araignée, ma mère était une tisserande. Ma famille était dans le métier de la restauration de tapisserie et ma mère avait la charge de l’atelier. Comme les araignées, ma mère était très intelligente. Les araignées sont des présences amicales qui dévorent les moustiques. Nous savons que les moustiques propagent les maladies et sont donc indésirables. Par conséquent, les araignées sont bénéfiques et protectrices, comme ma mère ».(12)

Louise Bourgeois et sa fillette par Robert Mapplethorpe - 1982

Maman de Louise Bourgeois© Guggenheim Bilbao Museoa
Maman © Guggenheim Bilbao Museoa

Cette ambivalence renvoie aussi à des émotions contrastées : à l’anxiété et à la force de vie ; et s’inscrit dans un cheminement vers la cicatrisation, entre prise de conscience, assimilation et acceptation.

UN CHEMINEMENT VERS LA RENAISSANCE ET LA RÉSILIENCE

Dans le passionnant reportage de Camille Richard de 1993, l’artiste s’arrête sur un croquis, un dessin parmi ceux qu’elle nommait joliment avec tendresse ses « dessins plumes ».
Ce dessin végétal se révèle une métaphore de la résilience au cœur même de la démarche artistique de l’artiste. Dans l’oeuvre de Louise Bourgeois, « les espèces végétales se font souvent métaphores de problématiques personnelles. » (13)

A son propos (14), Louise Bourgeois évoque la peur du conflit ressenti dès l’enfance et revient sur un épisode traumatisant de sa jeunesse : les disputes parentales.

L’artiste exorcise cette peur et le statut de victime par un dessin (15) en représentant deux grosses fleurs qui symbolisent son père, l’autre sa mère, une troisième plus petite, elle-même.

Ainsi commente-t-elle les différentes étapes de son processus créatif (16) : la métaphore végétale, la cassure qui symbolise la peur, jeune pousse qui grandit, la renaissance, la survie et la résilience.
« La terreur de la zizanie est telle que la petite se casse. Nous devenons plus vieux chaque jour et le temps répare les choses. Il y a quelque-chose qui germe et qui va être réparé. (…) Le drame est là et je l’amplifie pour le rendre plus réel. La cassure est là. La petite s’est presque cassée à cause de cette souffrance. Et alors, ce n’est pas la fin. Le Printemps revient. La réparation a lieu. Les choses vont s’arranger. L’enfant va grandir et survivre. Et alors vous voyez, il y a la petite cassure comme ça et la petite guérison qui se présente. J’ai toujours dit je suis beaucoup plus heureuse aujourd’hui, beaucoup plus raisonnable et je m’entends avec tout le monde. »

Quand Louise Bourgeois commente ses dessins

L’oeuvre Topiary (The Art of Improving Nature)(17) fait écho à ces dessins. La béquille qui soutenait l’être blessé a disparu pour laisser place à la renaissance.

Homely girl a life et Topiary 1991-1992, the art of improving nature 1998

Une autre oeuvre créée par Louise Bourgeois peut être regardée sous le prisme de la résilience : il s’agit de  Be calm (18), une oeuvre tardive datée de 2005 qui nous questionne.

Be calm de Louise Bourgeois, 2005

Déclinée en plusieurs versions, la gravure en pointe sèche sur un petit format fait écho à l’intimité ; l’impression par estampe sur une serviette à thé en lin, matériau qu’un rien ne froisse renvoie à la fragilité et l’instabilité du message.

Mantra ? Petite voix intérieure, simple constat, ou injonction qui prend tout l’espace ? En alchimiste, Louise Bourgeois a-t’elle réussi à déjouer ses peurs et à les transcender ? Ou fallait-il lire cette œuvre au second degré sous le prisme de son humour singulier ?

Louise Bourgeois a su mettre des mots sur son ressenti , qu’il s’agisse de commenter ses œuvres, d’écrire des condensés poétiques pour accompagner ses « dessins plumes ».
A travers l’œuvre d’une vie, composition figurative et abstraite de formes, de textures et de couleur(s), c’est le journal intime d’une femme sensible qui transparaît et résonne en chacun.e de nous. Un carnet de voyage, celui de ses émotions dont la conclusion pourrait être le titre d’une oeuvre datée de 2008 «  I have been to hell and back. And let me tell you, it was wonderful. ».(19)

I have been to hell and back. And let me tell you, it was wonderful. Par Louise Bourgeois, 2007

Par Emilie Pruvost, 15 avril 2020.

SOURCES

(1) Métaphore filée : « Série structurée de métaphores qui exploitent, en nombre plus ou moins élevé, des éléments d’un même champ sémantique. » (Cnrtl.fr)
(2) Abréaction : en psychanalyse et en psychologie, « réaction émotive par laquelle le malade se libère, par des gestes ou des mots, de tendances refoulées dans le subconscient ou d’obsessions résultant d’un choc affectif ancien. » De là, «  toute réaction psychologique de défense par laquelle le sujet se libère d’une émotion en la racontant. » (cnrtl.fr)
(3) Propos extraits de l’enregistrement vidéo de la galerie Hauser & Wirth
(4) Propos tiré du documentaire Une vie de Camille Richard, 1993
(5) Merci Pitié.
(6) Véronique Duprat-Roumier, article de panorama de l’art publié le 23 avril 2015
(7) Propos recueilli par Christine Meyer-Thoss dans Louise Bourgeois, desining for Free Fall, Zurich, Ammann Verlag,1992, traduit par Marie-Ange Dutartre, cité dans Marie-Laure Bernadac, Louise Bourgeois, Flammarion, 1995.
(8) Recueil des Secrets de Louyse Bourgeois, dite Boursier, sage-femme de la reine Mère du Roi, deluxe edition, lithographies, dimensions couverture : 6 x 7.7 cm livre : 15 x 9.3 x 1.7 cm, Salon Verlag, Cologne, éditeur, 2005
https://www.moma.org/s/lb/collection_lb/object/object_objid-130223_sov_image-1.html
(9) Sainte. Sébastienne, 1992, pointe sèche sur papier vélin, 120.5 x 94.3 cm, Éditeur : Peter Blum Edition, New York
(10) Propos extraits de l’enregistrement vidéo de la galerie Hauser & Wirth
(11) Photographie de Robert Mapplethorpe de Louise Bourgeois portant sa sculpture Fillette, 1982.
(12) 1. http://www.tate.org.uk/about/press-office/press-releases/tate-acquires-louise-bourgeoiss-giant-spider-maman
(13) Dossier de presse, galerie Karsten Greve, janvier 2018 pour l’exposition de dessins de Louise Bourgeois, du 9 janvier au 24 février 2018
(14) et (16) Extraits du documentaire Une vie de Camille Richard, 1993, extraits situés entre la 26ème et la 28ème minute.
(15) Ce dessin ainsi que les suivants montrés par l’artiste dans le documentaire Une vie font partie de la première partie du livre illustré avec texte de Arthur Miller, Homely Girl, a Life, vol. 1, 1991-1992.
(17) Topiary, The art of improving Nature, 1998, Pointe sèche et aquatinte sur papier vélin, Éditeur : Julie Sylvester Cabot,Whitney Museum of American Art Editions, NewYork
(18) Be Calm, tiré du Recueil des Secrets de Louyse Bourgeois, deluxe edition 2005. Pointe sèche, dimensions : 15.2 x 9.9 cm; papier : 18.8 x 12.5 cm. Version sur tissu, Estampe, impression sur une serviette à thé en lin, 96,5 x 68,6 cm.
(19) Untitled (I Have Been to Hell and Back) Traduction : Je suis allée en enfer et j’en suis revenue. Laissez-moi vous dire que c’était merveilleux.
2007, mouchoir brodé en coton, dimensions : 29.8 x 29.2 cm.
SUR LOUISE BOURGEOIS
Louise Bourgeois, dossier ressource sur centrepompidou.fr
Louise Bourgeois, catalogue de l’exposition, collaboration entre la Tate Modern et le Musée national d’art moderne, Centre Pompidou, édition française, 2008, sous la direction de Marie-Laure Bernadac et Jonas Storsve
– Marie-Laure Bernadac et Hans-Ulrich Obrist, Destruction du père / Reconstruction du père, Daniel Lelong éditeur, 2000
– Jacqueline Caux, Tissée, tendue au fil des jours, la toile de l’œuvre de Louise Bourgeois, Seuil, 2003
– Robert Storr, Paulo Herkenhoff et Allan Schwartzman, Louise Bourgeois, Phaidon Press Limited, Londres, 2003 / édition française, 2004
– Marie-Laure Bernadac, Louise Bourgeois Pensées-Plumes, catalogue d’exposition, éditions du Centre Georges Pompidou, Paris, 1995
– Louise Bourgeois : Sculptures, environnements, dessins, 1938-1995, catalogue d’exposition, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, édition de la Tempête, Paris, 1995, sous la direction de Suzanne Pagé et Béatrice Parent.
ACTUALITÉ
– La galerie suisse Hauser & Wirth consacre sa première exposition virtuelle à l’univers de Louise Bourgeois à travers un focus sur ses « dessins plumes » (1947 à 2007) et son processus créatif. https://www.admagazine.fr/art/news/diaporama/une-exposition-en-ligne-nous-plonge-dans-lunivers-de-louise-bourgeois/59808
– Exposition To unravel a torment, Louise Bourgeois, jusqu’au 5 mai 2020, galerie Voorlinden, Wassenaar, Pays-Bas https://www.voorlinden.nl/exhibition/louise-bourgeois-to-unravel-a-torment/?lang=en